Devoir de frousse

Publié le par LDT

"Il n'a plus de héros, c'est fini". "Nous sommes à la fin de l'histoire, il n'y a plus rien en quoi croire, nous n'avons plus d'avenir". "Nous ne pouvons plus qu'attendre et voir si il se passera quelque chose".

J'ai entendu ça plus d'une fois. Longuement j'ai pu observer cette mince incidence de notre décadence, la perte de foi en l'avenir, et qui ne touche pas que notre société par ailleurs, les autres sociétés européennes sont dans le même bateau. Cet affaiblissement jusqu'à l'affaissement de toutes les sociétés et cultures occidentales sont peut-être bien la fin de notre civilisation. Quand on n'a plus rien à produire, on disparaît, remplacé par ceux qui crééent encore.

Sans repasser sur le fonctionnement complet de la décadence, parce que c'est une de mes bottes secrètes et je ne la donnerai que dans un livre, il y a quand même quelques éléments ostentatoires qui démontrent son avancement. Un bon exemple, c'est "l'opium du peuple" comme disait Marx, c'est la religion qu'on vend, c'est le dogme qu'on présente aux gens et qui font les évolutions sociales: il fut un temps lointain, à la sortie du Moyen-Age, on parlait d'évolution culturelle et sociale par la redistribution sociale, l'abaissement de l'aristocratie d'épée au profit de celle de robe, plus cultivée et complexe, puis on parla de l'absolutisme qui allait apporter une immense puissance à la France, puis non, l'absolutisme ne marchait plus, les évolutions de François Ier à Louis XIV n'ayant pas continué sous Louis XV et XVI, et cet échec militaire et économique de la monarchie absolue a fait sa tombe. Les français, constatant l'inefficacité à l'intérieur et l'inutilité à l'extérieur de leur monarchie se sont retournés contre elle et ont fait la république. Après avoir cru au Roi, qui n'est qu'un homme, ils ont cru à l'homme républicain, forcé à respecter l'égalité des hommes qui l'interdisait de prendre une place de maître. Excepté bien sûr quand il s'agit de défendre la république en question. Puis une fois la république installée, ils ont cru à l'homme républicain socialiste, forcé à se baisser pour se rapprocher des plus faibles. Puis ils ont cru à l'humaniste, l'homme à qui on interdit toute action inhumaine, blesser ou tuer. Et à l'homme anarchiste, interdit d'agir sans l'accord des autres. Et à l'homme "gratuitisé" pour qui tout était gratuit et sans contrainte, sur lequel les contraintes étaient posées par une société idiote et incomprenante dont il devait se débarrasser. Cet homme-là s'est interdit la morale ou le devoir, et a basé sa vision du monde sur le plaisir et le moyen de l'atteindre, c'est le soixante-huitard.

L'homme le plus moderne, l'idéal de notre société si libérale qu'au nom de sa liberté elle a tout interdit, est un homme qui ne s'autorisera ni autorité, ni égoïsme, ni vilenie ou faiblesse en aucun cas, ni existence si elle dérange d'autres, ni morale, ni contraintes. L'homme moderne n'est pas une utopie, il existe. Mais il existe en tant qu'homme idéal seulement parce qu'il se voile assez bien la face pour ne pas se voir dans un miroir tel qu'il est. L'utopie de la modernité est un rêve magnifiquement camouflé par le mensonge créé par ses serviteurs: on se regarde dans un miroir, on se voit, et on se hait. L'homme qui se veut moderne se hait forcément. Ou alors il se voile la face. La plupart se voilent. D'autres, moins bêtes, ou plutôt plus bêtes, plus animaux, plus primaires, plus instinctifs, rejettent cette modernité petit à petit et tombent dans la si méprisable réaction, si détestable car elle est la preuve de l'échec des idéologies qui l'ont faite. 

Mais ce n'est pas trop la question. L'idéologie moderne de nos sociétés fait notre mal-être psychologique mais ne fait pas tourner la société car elle ne peut imposer une religion, une croyance ou un avenir en étant aussi impossible a réaliser. Ce qui fait encore croire et bouger les gens, ce n'est plus ni roi, ni idéologie républicaine, ni idéologie républicaine socialiste ni idéologie républicaine socialiste anarchiste humaniste soixante-huitarde j'en oublie c'est sûr, ce qui nous fait bouger n'est plus rien de tout cela. Il y a un temps de cela, j'avais expliqué que ce que certains appellent grossièrement le "Système" au pouvoir n'était pas une machine secrète et puissante mais plutôt le piteux résultat d'une longue décadence qui ne faisait plus tenir debout la société que par mensonges et intérêts personnels et pas par intérêt national. Le principe est simple, plus la décadence, le mauvais fonctionnement de la société est avancé, plus il faut colmater les faiblesses en "arrangeant" les choses grâce à des moyens détournés. Autrement dit il faut corrompre la société et l'état quand ils ne marchent pas convenablement pour le corrupteur(et quand il n'y a pas d'ordre social respecté n'importe qui peut corrompre).

Les idéologies, qui sont le plus grand produit des religions et qui font bouger la société, elles, quand elles ne fonctionnent plus assez bien, quand les gens n'y croient plus assez, sont corrompues par le basculement de l'envie vers la peur. La décadence sociale fait passer les pouvoirs dûs à certains dans d'autres mains, la décadence idéologique fait passer la propagande de l'envie vers la peur.

Un exemple simple, aujourd'hui à minuit, les articles du Post, de Rue 89 et de l'Express: des morts, des ratés, des plaintes, des déceptions, de la pauvreté, de la haine, de l'écologie, de la corruption gouvernementale, des vols, des journalistes enlevés, des menaces de guerre civile en Thaïlande...et quelles solutions sont proposées pour quelles raisons?

-Pour le mort de l'apéro Fessebouc, ne plus faire d'apéros parce qu'on a peur des débordements. Quid de l'idéologie du jouir sans entraves?

-Pour Karachi, Lagarde et d'autres n'aident pas l'enquête, et c'est pas gentil(pas gentil parce que attaquer de front mériterait une bonne fessée journalistique et qu'ils ont les jetons). Quid de la république qui devait réparer les torts de la monarchie d'aristocrates égoïstes?

-Des journalistes sont enlevés, il faut craindre l'étranger. Et l'audace aventurière des journalistes-chevaliers de l'info alors?

-BP a oublié les sécurités pour son puits pour gagner plus d'argent, ça fait peur qu'ils se moquent de l'écologie. A quand la remise à plat du système capitaliste?

-Et j'en passe.

L'idée est là de toute façon. En quoi sommes-nous à la fin de notre histoire, en ce fait: toutes nos idéologies ou presque sont à jeter par la fenêtre. Et pour continuer à cornaquer le peuple avec quelque chose, il faut leur faire peur. Soit on les pousse vers un plus bel avenir soit on les éloigne d'un plus sombre avenir, mais dans les deux cas la société bouge. Et c'est un peu à cela qu'on reconnaît une bonne idéologie: elle emploie le moins possible la peur.

Mais aujourd'hui comme auparavant, la meilleure idéologie, c'est le monarchisme modéré, décentralisé, avec élections de représentants sans pouvoir législatif et sans obligation idéologique d'origine révolutionnaire. Ou tout aussi bien dit, ce que les faiseurs de frousse diaboliseront le plus possible car c'est leur plus grande menace: quelque chose qui marche. Et si on ne veut pas être le diable dans la société française moderne qui est si décadente qu'elle est toute entière occupée à combattre le diable dès qu'elle peut le trouver, alors il faut faire comme tout le monde: avoir la frousse, être déçu par tout, et s'en contenter.

 

je sens que je repasserai ici, un truc m'échappe vraiment...

Louis D. Tisserand

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